Si elle
ne pouvait rien voir du visage de Christian, lui en revanche
contemplait la jeune inconnue à travers le rideau de
mèches rebelles qui le dissimulaient. Le jour
s’était levé depuis une dizaine de minutes et
un rayon de soleil éclairait le visage de
l‘adolescente qui lui tendait toujours la main en souriant.
Il reçut comme un choc physique quand son regard se posa sur
elle, et il songea qu‘il avait un ange en face de lui. Il
admira d’abord sa chevelure. Ses cheveux étaient
châtains avec des jolis reflets cuivrés et lui
arrivaient aux épaules, quelques mèches
s’égaraient sur ses joues et ondulaient
légèrement. Il eut envie de tendre la main pour les
repousser derrière les oreilles de la jeune fille, mais se
retint et continua de l’étudier. Elle avait une jolie
peau couleur pêche. Dans son visage en cœur, ses
sourcils étaient bien dessinés; ses beaux yeux
mordorés étaient expressifs et avaient quelque chose
de félin. Elle avait un petit nez fin, et
légèrement retroussé. Le regard de Christian
erra sur sa bouche un instant, elle avait des lèvres
charnues d’une forme adorable. Il était captivé
par son sourire d’une douceur inouïe. Il aurait
continué de la regarder s’il ne s’était
pas aperçu qu’elle attendait toujours qu’il se
relève, ce qu’il fit sans saisir la main qu’elle
lui tendait. Il reprit ses esprits. Il avait été
surpris car il n’avait pas l’habitude qu’on lui
montre de la sollicitude comme cette fille venait de le
faire.
- Je vais bien, dit-il
avec plus de froideur qu’il ne l’aurait
voulu.
Elle parut contrariée et se contenta de murmurer, un peu
désappointée:
-
Oh...
Il eut
soudain honte de son comportement, elle avait voulu l’aider
et s’était montrée gentille, et lui, comme un
bon asocial qu’il était, il lui témoignait de
la froideur et de l’indifférence. Il se tança
mentalement « Décidément, Christian, toi
et les relations humaines, ça fait deux! » Alors
pour la première fois de sa vie, il fit l’effort
d’être agréable et lui répondit presque
avec un sourire dans la voix:
-
Merci de t’être inquiétée, en tout
cas.
Il
n’osait pas la regarder, de peur de revoir son sourire et
d’en rester prisonnier comme il l’avait
été quelques secondes auparavant... Pour se donner
une contenance il tira maladroitement sur son pull
déjà largement déformé et reprit son
sac qui était toujours posé au sol.
Si
Christian était troublé, Kaylin l’était
tout autant. Ce garçon était vraiment
étrange... Elle se demanda comment quelqu’un qui
pouvait se montrer aussi froid pouvait avoir une si belle voix.
Elle profita du fait qu’il époussetait ses
vêtements pour l‘observer. Le moins que l’on
pouvait dire était qu’il avait une allure peu
ordinaire! Elle n’était pas très grande, et il
mesurait la même taille qu’elle. Il était mince
sous son pull gris, ses cheveux mi-longs étaient d’un
noir d’encre et lui cachaient le visage jusqu’aux
joues. Il n’était pas très viril en apparence,
mais sa voix qui avait déjà muée était
chaude, profonde et agréable. Kaylin en avait aimé la
sonorité lorsqu’il l’avait remerciée.
Pourquoi gardait-il le visage baissé? Elle ne pouvait
imaginer qu’il fut laid. Au fond d’elle, elle
était persuadée qu’il ne l’était
pas. Elle ne savait pas pourquoi mais elle était sûre
qu’il avait un visage aussi beau que sa voix.
« T’es complètement barjo Kay! »
pensa-t-elle en secouant la tête. Elle vit qu’il ne
savait pas trop quoi faire, il lui tournait le dos prêt
à partir, mais ne s’y résolvait pas. En effet,
Christian ne savait pas comment réagir, il se disait
qu’il valait mieux qu’il s’en aille, mais son
corps refusait de se mettre en marche. Ce fut elle qui fit le
premier pas.
-
Au fait, je m’appelle Kaylin!
Kaylin.
Il aimait ce prénom, et se dit qu'il lui allait bien. Il
était heureux de pouvoir mettre un nom sur ce beau visage...
Il se présenta d'une voix neutre sans même se
retourner vers elle.
-
Moi, c’est Christian.
Et sans
plus de cérémonie il partit en direction du
lycée, les mains dans les poches, la laissant perplexe et
curieuse. Ce garçon mystérieux l’intriguait un
peu. Elle reste là quelques instants puis elle reprit elle
aussi le chemin du lycée. Elle espérait très
fort ne pas se perdre, étant donné qu'elle ne l'avait
jamais visité. Malheureusement, elle ne pouvait pas se
vanter d’avoir un sens de l’orientation très
développé et malgré les indications elle se
perdit dans les couloirs. Par chance elle croisa une fille
qu’elle interpella avec soulagement.
- Excuse-moi, tu ne saurais pas
où se trouve cette salle? questionna-t-elle en
montrant le numéro qui figurait sur son emploi du
temps.
La fille la regarda comme si elle venait d’une autre
planète et fronça les sourcils en lui
demandant:
-
Tu es nouvelle, c’est ça? Parce que là, tu as
cours de français avec madame Fremont, comme moi, et je ne
t’ai jamais vue dans la classe.
-
Oui je viens d’arriver, alors je suis un peu
perdue!
- C’est normal, fit
la fille en souriant à demi.
Elle
observa son interlocutrice, qui avait un look très
surprenant. Ses cheveux teints en noir corbeau lui arrivaient au
milieu du dos, avec seulement une mèche de devant teinte en
bleu, et elle avait une petite frange coupée juste au dessus
des sourcils. Ses yeux étaient cernés au crayon noir,
et ses vêtements étaient assortis à la couleur
de ses cheveux. Le look de cette fille lui faisait penser à
celui d’Avril Lavigne pour son dernier album. Elle
n’avait pas l’air mal à l’aise pour deux
sous d’être habillée comme ça!
-
Tu trouves mon look bizarre peut-être?
Elle
avait remarqué que Kaylin l’observait et elle avait
posé cette question avec une irritation contenue, un peu sur
la défensive. C’est alors que Kaylin lui
annonça avec sincérité:
-
Pas bizarre, moi je trouve ça joli. Et c’est bien
parce que tu as l’air de t’assumer
complètement!
- Oui, j’aime mon
image, répondit la jeune fille fourrant les
mains dans ses poches. Excuse-moi si je
t’ai parue agressive mais ça m’a valu pas mal de
moqueries par le passé, et encore aujourd’hui
d’ailleurs, alors je me méfie.
- Les gens sont stupides!
décréta Kaylin. Je ne
regrette pas de t’avoir arrêtée pour te demander
mon chemin. Tu es naturelle, c’est une qualité que
j’apprécie.
Visiblement, elle s’attendait à tout sauf à un
compliment et Kaylin la vit se détendre enfin avant de lui
annoncer:
- Allez la nouvelle, on ferait mieux
d’y aller si on ne veut pas être en retard!
fit-elle en indiquant de la tête un couloir.
-
Hé, ne m’appelle pas comme
ça!
- Si tu as un prénom ce serait
gentil de me le dire dans ce cas, se moqua la
brune.
-
Kaylin, mais mes amis m’appellent Kay.
Pour le peu qu’elle en avait, du moins... Cette fois,
elle vit la jeune fille sourire carrément:
- Je ne peux pas me vanter
d’avoir des amis, mais je serais ravie de le devenir avec
toi, Kay. J’ai l’impression que tu es différente
et ça me plait! Mon prénom n’est pas aussi joli
que le tien, je m’appelle Lydia.
Elle hésita avant d'ajouter, un peu
embêtée:
-
Ca ne laisse pas énormément de possibilités de
surnoms!
Lorsqu’elles arrivèrent devant la salle de cours, les
autres élèves de leur classe attendaient encore la
prof, et lorsqu’ils virent Kaylin en compagnie de Lydia,
certaines filles se mirent à glousser, l’une
d’elles, une fausse blonde, mince et un peu trop
maquillée au goût de Kaylin, quitta son groupe et
s’avança vers elles. Elle apostropha Lydia en
pouffant.
-
Tiens, Satan, tu t’es fait une amie?
Elle
regardait avec méchanceté la cible de sa moquerie qui
se rembrunit et baissa les yeux. Puis elle se tourna vers Kaylin et
lui sourit avec un air contrit.
- Tu dois être nouvelle... Tu
sais, tu ferais mieux de ne pas traîner avec
cette... Elle marqua une pause et fit une moue
dédaigneuse en regardant Lydia, cette fille, reprit-elle. Viens plutôt avec nous!
Kaylin regarda le groupe de filles qu’elle
désignait, elles lui adressaient toutes des sourires
chaleureux, et sans aucun doute hypocrites. La réponse ne se
fit pas attendre, ferme et cinglante.
- Non merci.
De toute
évidence, la blonde ne s’attendait pas à une
réponse négative, devant sa stupeur Kaylin ne put
résister à l’envie d’ajouter avec
véhémence:
-
Lydia est très sympathique et je l’apprécie. Et
si tu continues à l’appeler Satan, ce que je trouve
déplacé et franchement minable, je me ferais une joie
de te nommer Barbie, bien que le blond ne soit pas ta couleur de
cheveux naturelle. Et au passage, ça ne te va pas, tu es
vulgaire.
Elle
reporta ensuite son attention sur Lydia, qui était bouche
bée. Le silence s’était fait autour
d’elles brusquement... La prof choisit ce moment pour arriver
et les fit entrer en cours. Kaylin s’assit juste à
côté de celle dont elle avait pris la défense,
qui semblait atrocement gênée par la scène qui
venait de se produire:
-
Tu n'aurais pas dû...
-
Quoi donc?
-
Rejeter Mary! C'est une des filles les plus populaires ici!
Comparé à moi...
-
Écoute, je n'aime pas le comportement de cette fille, elle
et ses amies m'ont fait une mauvaise impression. Elle est
peut-être populaire, mais je ne vois pas en quoi ça
lui donne le droit de te traiter comme elle le fait. Je
préfère rester avec toi, si tu veux bien. Ma
proposition d'amitié était
sincère...
L'adolescente aux cheveux noirs hocha la tête.
-
J'en serai ravie. Merci, Kay.
-
De rien, Lyly!
Elle
sourit en entendant ce surnom. C'était la première
fois qu'on lui en donnait un. Décidément, Kay
n'était pas banale. Elle l’avait jugée
différente dès le premier regard, et constatait avec
joie qu’elle ne s’était pas
trompée.